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générale
Mâchepouce
&
Sakochmaar
Une rencontre inattendue
de
Jérémy SEMET
illustrée par Didier Millotte
Une vieille superstition veut que les évènements les plus étranges ne surviennent qu'au moment des nuits de pleine lune. Il est dit également que plus la taille de l’astre est importante, pires seront les actes perpétrés durant cette période.
Or tout ceci n'est que pure fantaisie. C’est précisément cette absence de clarté lunaire qui permet aux monstres et ogres en tout genre de débarquer dans notre monde sans être inquiétés. Ils attendent avec empressement cette opportunité car aucune lumière ne reflète leur étincelant pelage, leur permettant de se mouvoir dans les chambres des enfants sans être remarqués. Cela dit, ce ne fut pas le cas du petit Sébastien.
Alors que le mois d’octobre touche presque à sa fin, que les feuilles mortes craquent sous le pied des promeneurs et que les citrouilles évidées trônent sur les rebords de fenêtre, le garçon entend du bruit dans sa penderie. Un bruit sourd. Comme si un carton venait de se renverser.
Installé bien au chaud dans son immense lit sans barreau, la couette légèrement humide remontée jusque sous son menton, l'enfant a un petit moment d'hésitation. Mitaine, son chat, a-t-il pu se retrouver coincé à l'intérieur ? Après tout cela est possible : ce vilain matou a toujours eu le chic pour fourrer son nez là où il ne fallait pas.
Dans la maison, on dort d'un sommeil lourd et paisible et le petit garçon peine à trouver le sommeil. Il se contente de fixer le plafond, mâchonnant son dessus de lit, inquiet à l'idée de retourner à l'école le lendemain matin. D'ordinaire, un peu de sucre parvenait à calmer ses angoisses. Il lui arrivait d'engloutir plusieurs barres chocolatées, en silence. Des friandises dissimulées sous le couvercle d'une boîte à chaussures, à l'intérieur de sa table de chevet, pour que sa mère ne les trouve pas. Mais depuis sa récente punition, ses parents lui avaient tout confisqué.
L'heure tardive et l'absence d'autres bruits dans la maison le clouent à son lit. Sébastien a beau savoir compter jusqu’à cent et retenir sa respiration pendant plus de vingt secondes, il n'en demeure pas moins un petit bonhomme de cinq ans à peine, terrorisé par ce qui pourrait bien se trouver dans sa penderie. Et son petit doigt lui dit que Mitaine n'y est pour rien dans cette affaire.
Dehors, une brise fraîche fait trembler les longues branches décharnées de l'arbre planté devant la maison. Des branches qui grattent contre la fenêtre du petit garçon comme de longs doigts osseux. Des doigts ou bien des branches ? Sébastien ne sait plus trop.
Un autre bruit survient juste après. Un grincement cette fois. Le grincement de la porte de sa penderie. À présent, c'est sûr, il se passe quelque chose de louche !
C'est alors qu'il croit entendre quelqu'un chanter :
Cric ! Mes os craquent
Sous les dents, patatrac,
Du croque-mitaine.
La voix se tait mais la chanson continue de tourner dans la tête du garçon.
Il fixe la porte de sa penderie qui, sous cette lumière macabre, semble s'étirer jusqu'au plafond et qui s'entrouvre en gémissant.
Les ombres s’allongent autour de lui. Les coins sombres deviennent plus sombres encore, prêts à aspirer dans le néant n'importe quel enfant qui se trouverait encore debout à cette heure tardive. Soudain, il voit une tête passer par l’entrebâillement. Une tête souriante.
Le garçon cligne plusieurs fois des yeux comme pour s'assurer qu'il ne rêve pas… et ô comme il souhaiterait rêver en cet instant !
Une ombre s’avance sur la moquette piquante, traînant la patte. Sébastien enfouit sa tête dans son coussin, le pouce fourré dans la bouche mais il est trop tard. La chose l'a déjà repéré. Pire, elle l'a même déjà choisi.
« Inutile de te cacher, mon petit, dit une voix rauque. Je suis ici pour toi, renchérit-il en donnant un coup de sabot dans la gibecière de cuir qui dégringole au sol. Et je ne repartirai qu'avec toi.
— Mamaaaaaaan ! hurle le garçon, se bouchant les oreilles.
— Chuuuut ! Tu risques de réveiller tes parents, fait-il, sa grosse main poilue et griffue tendue vers la couette. Et je ne suis pas sûr qu'ils veuillent être témoins de ça. Ha ! Ha ! Ha !
Le rire de la chose semble interminable et le garçon attend, claquant des dents. Le monstre se tient tout à côté du lit, de la bave dégoulinant sur son torse couvert de fourrure blanche, mourant d'impatience d'emporter sa nouvelle proie.
— Non. Attendez. Ne m'emmenez pas, je vous en prie !
— Ha ! On ne me l'avait jamais faite celle-là, dit-il de sa voix déformée.
— Je vous en supplie.
La créature saisit le petit pied grassouillet de l'enfant de sa main droite et défait la sangle de sa besace de l'autre. De brèves plaintes s'en échappent. Des plaintes d'enfants.
— Allez, pas de manière. On a de la route.
— Attendez ! implore-t-il, les yeux fermés, refusant de croiser le regard de la chose. J'ai quelque chose à vous proposer.
— Tu ne veux tout de même pas marchander avec moi, petit ? lui demande le monstre, son gros nez velu comme le dos d'un hérisson tout proche du minuscule nez humain du garçon.
L'enfant s'éclaircit la voix et assure tout en se débattant :
— Je ne veux pas être dévoré ! On peut toujours trouver un arrangement.
— Un arrangement ? Tu n'es pas le premier à vouloir échanger ta place contre un autre membre de la famille, fait-il un brin amusé. Cela dit, je suis curieux de savoir ce que tu as derrière la tête.
— Tout d'abord, avant toute négociation, il faut que l'on se présente.
— Très juste.
La créature pose l'enfant sur le sol moquetté et ils se font face.
— À toi l'honneur, ajoute-t-il, sa voix grondant comme le tonnerre.
Sébastien se force à garder les yeux ouverts malgré l'aspect repoussant de celui avec qui il tente de conclure un marché.
— Mon nom est Sébastien, dit-il en effectuant une sorte de révérence en guise de salut amical, et j'habite de l'autre côté de la penderie.
— Quant à moi, fait-il tout en grinçant de ses dents pourries, je me nomme Sakochmaar et je vis à Fonduplaqar.
— Maintenant que l'on sait à qui on a affaire, on peut commencer.
— Très bien. Qu'est-ce que tu as à me proposer de si fantastique que j'en viendrais à oublier mon envie de te croquer tout entier ?
L'enfant cherche dans ce qui compose sa chambre de quoi le tirer de ce mauvais pas et tombe sur l'affiche d'un spectacle de prestidigitation punaisée au mur. Il se ressaisit, sortant la tête de ses épaules comme le ferait une tortue éprouvant une vive curiosité et déclare :
— Tu as besoin d'aide.
— Voyez-vous ça, fait le monstre essayant de masquer la crampe qui dérangeait sa patte droite, son sabot grattant instinctivement contre le sol.
— Ta patte te fait souffrir : tu boites sans arrêt. En entrant dans ma chambre, tu as lâché ta sacoche comme si elle pesait une tonne.
Sakochmaar regarde l'enfant de haut en bas et prend un air abattu qui, d'ordinaire, ne se lit jamais sur le visage d'un monstre.
— C'est le seul défaut des Croktüs : nous vieillissons plus rapidement que les autres monstres.
— Je peux t'apporter mon aide.
— Ton aide ?
— Que dirais-tu si tu étais le seul ogre à avoir un assistant ?
— Un assistant ? Qu'est-ce que c'est ?
— Les prestidigitateurs en ont tous ! Un assistant prépare le matériel, s'assure que tout est en ordre pour la représentation du soir. Et il a l'honneur de choisir des volontaires dans le public pour les tours les plus périlleux.
— Pour un prestidigitateur, peut-être bien. Mais pour quelqu'un comme moi ? Tu n'y penses pas ! Un ogre flanqué d'un humain pour le seconder ! Pouah !
— Je pourrais attirer les enfants. Ils ne se douteraient de rien en me voyant et tu n'aurais alors plus qu'à les déguster. Qu'en dis-tu ? dit l'enfant les yeux pétillants, misant tout sur ce coup de bluff.
La créature s’assoit sur ses fesses rebondies, considérant la proposition du garçon avec le plus grand intérêt.
— Mais pourquoi ferais-tu une chose pareille ? Les enfants se sauvent chaque fois qu'ils me voient passer par la porte de leur placard.
Son visage se pare d'un masque de tristesse et il débute son récit, la voix étranglée de sanglots :
— Mes parents me punissent. Ils pensent que je ne suis pas sage parce que je crie et que je pleure après être rentré de l'école. Mais ce qu'ils ne savent pas, c'est qu'il y a une bande de garçons qui m'embêtent dans la cour de l'école. Des grands du Cours Moyen. Je ne suis qu'au Cours Préparatoire. Ils passent leur temps à se moquer de moi parce que je suis gros. Ils m'insultent et me frappent sur la tête. Je n'arrive pas à me défendre tout seul. Et une fois de retour à la maison, énervé de n'avoir rien pu faire, je m'en prends à mes parents.
— Ah ! C'était donc ça, ricane-t-il de sa voix bizarre. Mais enfin, aucun enfant ne voudrait tenir compagnie à un monstre comme moi.
Sébastien pose sa toute petite main sur l'énorme main griffue de Sakochmaar et dit :
— Moi, je voudrais bien. Et puis les autres enfants ne se douteront de rien en me voyant sortir de leur armoire.
— Très juste, fait-il, grattant son bouc qui frisait sous son menton. Ma foi, ta proposition me convient, petit Sébastien. Il y a juste un petit quelque chose qui me chiffonne…
— Quoi donc ?
— Il va falloir que tu changes de nom. À Fonduplaqar, il n'y a pas d'enfant; et encore moins d'enfants vivants ! Pour ce qui est de ta taille et de ta vilaine tête humaine, je pourrais toujours trouver une excuse.
Sébastien commence à réfléchir, suçotant son pouce et se grattant la nuque lorsque le monstre s'écrie :
— Mâchepouce !
— Mâchepouce ? répète l'enfant.
— Ce sera parfait. Ton rôle d'assistant débute maintenant : prends ma besace ! Et méfie-toi, elle est remplie à ras bord. Je serais furieux si tu venais à égarer mon précieux butin.
Le rire de la créature retentit une dernière fois dans la chambre silencieuse du garçon et ils disparaissent derrière la porte de la penderie, traînant la sacoche derrière eux.
Avant que la porte ne se referme à jamais, Sébastien lance à son nouvel ami :
— Il y a toute une bande d'écoliers à qui j'aimerais bien rendre visite. »
Et l'ogre de rire de plus belle.
FIN.